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SOLIDARITÉ

« Ce n’est pas une aumône ! »

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Menacés dans leur pays, des universitaires du monde entier sont accueillis par les facs françaises, et en particulier par celle de Paris-Nanterre, grâce au programme Pause, Programme national d’accueil en urgence des scientifiques en exil. Témoignages.

« Quand j’ai su que j’étais repérée par les services secrets syriens, j’ai décidé de partir tout de suite avec mon mari et mes deux enfants. Le jour même, nous avons pris la route pour la Jordanie. À Damas, on a tiré sur notre voiture et toutes les fenêtres ont éclaté. Mon mari a foncé sans s’arrêter jusqu’à la frontière jordanienne. » La vie de Nahed Ghazzoul, professeure de linguistique à l’université à Alep, en Syrie, a basculé en 2011 à l’occasion d’une conférence organisée dans son établissement par le gouvernement : « On nous demandait d’analyser les raisons des manifestations populaires et quelles solutions pouvaient être proposées par l’université. J’ai parlé franchement, disant que le gouvernement exerçait trop de répression contre les manifestants pacifistes et je l’ai répété lors d’une interview en direct à la télévision. Mais la liberté d’expression n’existe pas en Syrie, j’ai appris que j’avais attiré l’attention des services de renseignement et mes amis m’ont conseillé de partir tout de suite : je risquais d’être arrêtée et de disparaître. » Nahed part donc en Jordanie avec sa famille et demande refuge auprès du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Là, elle s’engage comme bénévole au SAMS (Syrian American Medical Society), une ONG fournissant une aide humanitaire aux Syriens, dénoncée par le régime de Bachar el-Assad comme une organisation terroriste, comme tous ceux qui y travaillent. Ce qui ne l’empêche pas de participer, en tant que représentante de la société civile syrienne en exil, au groupe constitué par Staffan de Mistura, envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie ; elle suit même un enseignement financé par l’Union Européenne sur le thème « leadership et changement démocratique ». Parallèlement, Nahed Ghazzoul continue à enseigner la linguistique à l’université d’Al-Zaytoonah, en Jordanie et elle est invitée deux mois comme chercheuse au Royaume-Uni. En 2019, nouveau coup dur, elle perd son droit à enseigner en Jordanie, car Syrienne. En 2020, elle obtient une bourse de recherche à Université Columbia, à Amman. Puis, tout s’arrête : « Je ne pouvais plus rester en Jordanie car je n’avais plus le droit d’y travailler ; mon mari avait également perdu son emploi et mon fils n'avait pas non plus le droit de travailler, alors comment pouvions-nous vivre ? Nous ne pouvions pas rentrer en Syrie car j’étais recherchée par le régime et à cause de la guerre. » Nahed candidate alors au programme Pause (Programme national d’accueil en urgence des scientifiques en exil) : « Être acceptée par Pause a été une bouée de sauvetage. J’étais si heureuse, j’ai sauté de joie ! La France est vraiment un symbole de liberté ».

« Comme une mort civile »
Pause a été lancé en janvier 2017 par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, et porté par le Collège de France. « Ce programme a été imaginé alors que l’archéologue en chef de Palmyre avait été exécuté par l’État islamique », explique Pascale Laborier, professeure de science politique et chargée de mission Chercheurs et chercheuses en danger à Paris-Nanterre. Depuis 2017, 253 scientifiques en danger ont été accueillis en France, dont 12 cette année à Nanterre, après élaboration d’un programme de recherches : « Pause permet aux universitaires de retrouver leurs activités scientifiques, d’être rémunérés pour cela, ce n’est pas une aumône ! » Chaque scientifique accueilli en France est accompagné, dès son arrivée, par un professeur référent. Dans le cas de Nahed, c’est Maria Kihlstedt, linguiste suédoise en France depuis vingt ans, qui l’a aidée à élaborer sa thématique de recherche, autour des difficultés linguistiques des étudiants non-francophones travaillant dans une langue autre que leur langue maternelle. Nahed a donc rejoint à Paris-Nanterre le laboratoire MoDyCo (pour Modèles Dynamiques Corpus), spécialisé dans la recherche linguistique. « C’est la première fois que mon directeur de labo et moi-même participons à ce programme, explique Maria Kihlstedt. Mon rôle c’est de faire découvrir l’université à Nahed et de la soutenir pour toute question administrative ; ce n’est pas facile de s’installer en France, je l’ai vécu, on ne t’aide pas forcément… Il y a aussi un soutien plus informel : on a partagé un repas ensemble, elle avait cuisiné toutes les spécialités syriennes ! Je fais également le lien avec les collègues du labo. Surtout, je veux l’aider à rester ce qu’elle était en Syrie : une enseignante-chercheuse à l’université. »

Pour Derya Keskin, professeure d’université turque, également accueillie à Nanterre grâce à Pause, pouvoir reprendre ses recherches était fondamental. En 2016, comme deux mille de ses collègues, elle a signé en Turquie la pétition pour la paix, appelant à la fin des opérations militaires dans le sud-est kurde du pays. Trois jours après, elle est arrêtée par la police. Relâchée le soir même sous la pression de la communauté universitaire, elle est très vite limogée et poursuivie en justice pour soutien à une organisation terroriste. Plus de travail, plus de revenu, passeport confisqué. Malgré son acquittement et le fait que la justice turque reconnaisse que sa liberté d’expression a été bafouée, sa situation reste très difficile : « C’était comme une mort civile, quatre ans à combattre sans savoir ce qui arrivera le lendemain. » Elle vivote grâce à la solidarité universitaire, le soutien de son syndicat et en donnant quelques cours. Arrivée en France mi 2020, elle prend des cours intensifs de français et projette cette année de finir son article sur le thème « genre, éducation et travail ». « J’ai fait beaucoup de choses ces quatre dernières années – j’ai participé par exemple à la mise en place d’enseignements solidaires dans trois villes turques et à l'organisation d’activités diverses avec d'autres collègues universitaires- mais aucun travail de recherche. C’est bon d’avoir enfin une distance, de ne pas s’inquiéter tout le temps. Ici, j’espère retrouver ma personnalité scientifique : reprendre mes recherches a été un défi pour moi toutes ces années. » Derya pourra rester une seconde année en France ; après, elle espère pouvoir rentrer en Turquie, retrouver sa famille, en particulier sa mère, âgée.

Pour la soutenir en France, Derya a pu compter sur Buket Türkmen, professeure de sociologie turque également pétitionnaire pour la paix et accueillie à Paris-Nanterre grâce à Pause. Parfaitement francophone, Buket travaillait à l’université de Galatasaray, où elle étudiait les « mobilisations discrètes » (solidarités de quartiers et réseaux informels de soutien, nouvelles formes de militantisme). « Après la pétition, notre administration nous a stigmatisés. Elle ne répondait pas à nos demandes de rendez-vous, ne nous accordait pas de permission de voyager à l‘étranger pour des séminaires et nous excluait de fait de toutes les activités académiques habituelles », raconte Buket, qui enseigne désormais la sociologie aux étudiants de Nanterre et vient d’être classée 2e au concours pour un poste d’universitaire à Bordeaux. Son dernier projet : écrire un livre consacré à son nouveau thème de recherche, les individus solidaristes. « Je suis contente de contribuer à la vie scientifique en France. J’ai pu reprendre mes travaux car je n’ai plus peur que la police débarque pour m’arrêter. J’ai retrouvé le calme. » Elle passe beaucoup de temps à organiser des séances d’information aux nouveaux universitaires arrivant de Turquie pour les aider à s’installer : « En France, l’administration est très compliquée ; c’est impossible de déclarer ses revenus si on n’est pas francophone ! » Son avenir, elle l’imagine plutôt en Turquie, auprès de sa famille : « Mes amis restés au pays sont optimistes, ils me disent que les jours heureux vont revenir ; mon nom n’a pas été enlevé de la porte de mon bureau, je pourrai peut-être rentrer. »

affiche Pascale Laborier, professeure de science politique à l’université Paris-Nanterre, chargée de mission chercheuses et chercheurs en danger
La science n’existe pas en dehors des échanges internationaux. La ville comme l’université de Nanterre ont toujours été des lieux d’accueil historiques des intellectuels contraints à l’exil. Une tradition qui perdure : ces chercheurs et chercheuses en danger accueillis grâce à Pause sont une richesse pour notre université et pour la communauté scientifique ! Ils ouvrent nos étudiants à d’autres formes d’interprétation du monde, d’autres idées de recherches, leur font parfois découvrir des langues rares. Ne pas les aider serait accepter de laisser perdre leurs compétences et leurs connaissances. Nous leur offrons une pause, du temps pour s’adapter à notre pays et si besoin se reconvertir. Il faut saluer l’engagement de toute l’équipe administrative de l’université qui les accompagne.



Du côté des associations
Les difficultés sont grandes pour les associations nanterriennes qui accompagnent les étrangers dans l’obtention et le renouvellement de leurs titres de séjour : « Depuis dix mois, les dossiers doivent être remplis sur internet. Cela nous demande deux à trois heures par dossier, sans moyens supplémentaires, explique Nejma Belhadj, présidente de Nahda. Cela pèse donc sur nos autres missions : les accompagner dans l’accès aux droits, les aider à apprendre le français, mais aussi leur proposer des ateliers citoyenneté en partenariat avec la Ligue de l’enseignement 92, afin de leur faire connaître les valeurs de la République française. Nous proposons également un accompagnement aux droits et à la santé des résidents sur les foyers Adoma et sur le Kinkéliba, espace café social et culturel dans le foyer Primevères. L’an passé, 128 personnes ont suivi ces ateliers et nous avons accompagné plus de 3 000 personnes uniquement pour ce qui concerne l’accès aux droits ! » Une plateforme internet vue cependant comme une avancée : « Cela évite les files d’attente et les gens qui passaient la nuit devant la préfecture espérant obtenir un rendez-vous ; mais beaucoup de personnes ne savent pas se servir de cette plateforme et nous devons faire attention à ne laisser personne au bord du chemin. » « Le renouvellement des titres de séjour, tous les ans, cinq ans ou dix ans, est très compliqué mais c’est indispensable pour pouvoir travailler », confirme Isabelle Vialet, présidente d’Accueillons les migrants. Ce collectif monté il y a un an et demi à Nanterre autour de la paroisse catholique a été conçu pour accompagner les personnes acueillies en foyers d’hébergement (Coalia, Adoma, Cada) : « Ils sont très seuls. Pour les sortir de cette solitude, nous leur proposons des repas en famille – évidemment, cela a dû être interrompu avec le Covid – des pique-niques collectifs et des entraînements de foot réguliers car ce sont surtout de jeunes hommes. On les aide aussi au quotidien en leur fournissant des masques, des tickets de laverie ou de métro. Pour ceux qui sont régularisés, on tente de leur trouver des petits boulots, des heures de ménage ou de jardinage déclarées chez les particuliers. Mais tout ce qui concerne l’administration reste un parcours du combattant car beaucoup d’entre eux ne savent pas lire ou écrire le français ou l’anglais. » « Nous avons dû faire face à des dysfonctionnements graves des services de la préfecture, avec des blocages dans le traitement des dossiers et des informations parfois contradictoires », ajoute Hugues de Piédoue, secrétaire général du Secours populaire 92 et membre du collectif Citoyens fraternels 92. Depuis un an, ce collectif, qui regroupe une vingtaine d’associations, rencontre régulièrement la préfecture pour simplifier les procédures. « Cela a été difficile durant l’année 2020 avec la crise sanitaire et le premier confinement : la préfecture a d’abord accordé une prolongation de six mois des titres de séjour puis a été débordée par les demandes avec moins de personnel pour les traiter. Grâce à nos rencontres régulières, on a pu entamer un dialogue constructif. Aujourd’hui, il y a une amélioration grâce à la mise en place d’une attestation qui maintient les personnes en situation régulière mais il reste beaucoup à faire : le retard dans le traitement des dossiers s’est accumulé et des familles ont perdu leurs droits car leurs titres de séjour ont expiré, ajoutant à leur précarité. Sans compter que la fermeture des accueils physiques dans les autres services publics a ajouté aux difficultés pour l’accès aux droits. Heureusement, grâce à l’intervention de notre collectif, la préfecture a rappelé aux divers organismes sociaux (Pôle emploi, CAF) que l’attestation de dépôt du dossier permet le maintien des droits ! Nous espérons que le retard dans la délivrance de cette attestation, retard qui cause de grosses difficultés actuellement, va vite être résorbé. »